Initiation de l’allaitement : tendances et disparités en France

31 août 2022 | Actualités scientifiques

Résultats des Enquêtes Nationales Périnatales entre 2010 et 2016 : des taux d’initiation de l’allaitement en baisse

Une étude menée par une équipe de recherche de Santé Publique France a cherché à quantifier les tendances ajustées des taux d’initiation de l’allaitement maternel exclusif, mixte ou total (=mixte ou exclusif pris en compte indiffèrent) dans les maternités en France entre 2010 et 2016, et a examiné l’association entre l’initiation de l’allaitement et les caractéristiques individuelles et contextuelles, notamment les caractéristiques sociodémographiques et cliniques du nourrisson, de la mère, de la maternité et du territoire (département).

Des taux d’initiation de l’allaitement en baisse

Les résultats révèlent que les taux d’initiation de l’allaitement total et exclusif en France ont diminué entre 2010 et 2016. Certaines caractéristiques maternelles précédemment connues pour être positivement associées à l’allaitement en France étaient pourtant plus fréquentes dans l’échantillon de 2016 que celui de 2010 (âge plus élevé, niveau d’éducation plus haut…etc. ) ce qui aurait au contraire intuitivement laissé présagé une augmentation des taux d’initiation de l’allaitement. Dans les faits, le taux d’initiation de l’allaitement total dans les maternités en France a diminué de 2 points (de 68,7 % à 66,7 %), et l’allaitement exclusif de 8 points (de 60,3 % à 52,2 %).

En quête d’une explication

Pour comprendre ce paradoxe apparent, l’équipe de recherche a souhaité déterminer quelles caractéristiques individuelles (mère et nourrisson), hospitalières (concernant la maternité) ou territoriales au niveau départemental étaient positivement ou négativement associées à l’allaitement maternel, et quantifier dans quelle mesure les changements de ces caractéristiques expliquaient la diminution de 2010 à 2016 des taux d’initiation à l’allaitement maternel. Ce calcul des tendances ajustées a amélioré la comparabilité des échantillons de 2010 et 2016 et a révélé une baisse encore plus nette de la probabilité individuelle d’initiation de l’allaitement maternel : respectivement 4,5 et 9,6 points de baisse ont été observés après.

En conclusion, l’évolution des caractéristiques de la population étudiée n’explique pas la baisse des taux d’initiation à l’allaitement entre 2010 et 2016 en France, mais au contraire tend à brouiller les pistes. Par conséquent, c’est ailleurs qu’il faut chercher une explication possible de la diminution des taux d’initiation de l’allaitement. (Par exemple, en Grande-Bretagne, la tendance à la hausse des taux d’initiation de l’allaitement maternel de 1985 à 2010 a été attribuée à la prévalence croissante des groupes de mères les plus susceptibles d’allaiter.)

Association entre caractéristiques et taux d’initiation de l’allaitement

L’équipe de recherche a également identifié les sous-groupes de mères qui ont eu la plus grande diminution des taux d’initiation à l’allaitement et ceux qui ont eu les taux globalement les plus faibles. Entre 2010 et 2016, les plus fortes baisses des taux ajustés d’initiation à l’allaitement maternel exclusif ont été observées chez les mères primipares, dans un ménage à faible revenu, les mères ayant accouché par voie basse, les femmes nées dans un pays africain et celles ayant accouché dans une maternité non-labellisée IHAB.

Les deux années combinées, les taux d’initiation de l’allaitement, exclusif ou total, étaient les plus bas chez les mères sans éducation ou sans éducation primaire, celles qui étaient célibataires, avaient un IMC élevé, avaient donné naissance à des bébés multiples ou prématurés et celles dont l’enquête avait eu lieu plus longtemps après l’accouchement.

Le niveau d’éducation était l’une des covariables au niveau individuel qui avait la plus forte association avec l’initiation de l’allaitement. Plus précisément, à mesure que le niveau d’éducation de la mère diminuait, les taux d’initiation de l’allaitement exclusif diminuaient considérablement et ceux de l’allaitement mixte diminuaientt légèrement, entraînant une diminution nette des taux globaux.

Au niveau des covariables concernant la maternité, l’étude permet de constater que l’initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB) a contribué à améliorer les pratiques d’initiation à l’allaitement maternel en France : les deux années combinées, la labellisation IHAB était associée à des taux d’allaitement exclusif et des taux d’allaitement global plus élevés. Ces résultats encourageants s’inscrivent dans un contexte de preuves mitigées de l’impact spécifique de l’initiative Hôpital Ami des Bébés sur l’initiation de l’allaitement maternel.

En ce qui concerne les variables contextuelles au niveau du département, des pourcentages plus élevés d’immigrants dans un département étaient associés à des taux d’allaitement total et mixte plus élevés, et à des taux d’allaitement exclusif plus faibles. Ceci confirme, à une échelle géographique plus fine et pour des années plus récentes, les résultats de précédentes études en France et en Angleterre sur la corrélation entre proportion d’immigrés et taux d’initiation de l’allaitement maternel.

Les résultats au niveau du département ont également mis en évidence une augmentation de tous les taux d’initiation de l’allaitement associée à un pourcentage croissant de diplômés universitaires jusqu’à environ 30 %, suivi d’un plateau légèrement, mais pas significativement, en baisse. Ces résultats tendent à rejoindre également des résultats d’une étude précédente à une échelle régionale.

L’analyse des interactions entre le temps et les covariables a montré que la plus forte diminution des taux d’initiation de l’allaitement exclusif a été observée chez les mères primipares. L’initiation de l’allaitement exclusif a diminué plus fortement chez les mères dans des ménages à revenus faibles, indiquant une inégalité sociodémographique croissante au cours de la période 2010-2016. L’allaitement exclusif a également chuté plus fortement chez les femmes nées dans un pays africain. C’est chez les mères qui ont eu une césarienne que ces taux ont le moins diminué, ce qui démontre que des efforts ont été mis en place pour soutenir l’initiation de l’allaitement chez ces femmes. Les raisons pour lesquelles l’initiation de l’allaitement exclusif est devenue moins fréquente en 2016 chez les femmes sans expérience personnelle l’allaitement, les plus précaires financièrement, celles qui ont accouché par voie basse et celles nées dans un pays africain, sont des questions qui méritent des études socio-démo-épidémiologiques spécifiques.

L’initiation de l’allaitement maternel exclusif a le moins diminué chez les mères qui ont accouché dans une maternité labellisée IHAB, avec un niveau de soins de type III et dans le secteur privé. De plus, l’initiation de l’allaitement exclusif a le plus diminué chez les mères des départements ayant le pourcentage le plus élevé d’immigrés.

L’initiation de l’allaitement mixte a augmenté le plus chez les femmes nées à l’étranger, en particulier dans un pays africain, dans des ménages à faibles revenus, ayant plus de deux enfants et ayant subi une césarienne. Cependant, il a le plus diminué dans les maternités labellisées IHAB, de type III et dans le secteur public. Les tendances d’initiation de l’allaitement mixte sont restées stables à travers les différents niveaux de la population immigrée dans un département.

Enfin, les taux d’initiation de l’allaitement total a diminué le plus chez les mères primipares, qui ont eu un accouchement vaginal spontané, dans des ménages à revenus élevés et celles nées en France, car l’augmentation plus légère des taux d’initiation d’allaitement mixte n’a pas compensé la diminution des taux d’initiation d’allaitement exclusif.

Ces différentes tendances des taux d’initiation à l’allaitement maternel dans les sous-groupes de mères reflètent que l’association entre les caractéristiques des mères et l’initiation à l’allaitement maternel a changé entre 2010 et 2016. En particulier, le lieu d’origine et le mode d’accouchement n’étaient pas aussi fortement associés à l’allaitement maternel exclusif en 2016 comme ils l’étaient en 2010.

A retenir

En résumé, les mères qui ont accouché en 2016 ont moins fréquemment initié l’allaitement que les mères qui ont accouché en 2010, et cette diminution ne peut s’expliquer par des changements de caractéristiques infantiles, maternelles, de maternité ou de territoire (au niveau départemental). Des efforts supplémentaires doivent être mis en place pour comprendre pourquoi cette baisse est particulièrement forte dans certains sous-groupes de mères. Cependant, ces résultats peuvent aider les décideurs à identifier les sous-groupes de mères que les programmes de soutien à l’allaitement maternel devraient cibler ; soit ceux qui avaient la plus forte diminution des taux d’initiation de l’allaitement, soit ceux qui avaient les taux d’initiation de l’allaitement les plus bas globalement.

Les prochains résultats de l’Enquête Nationale Périnatale de 2021 révéleront si ces tendances se poursuivent.

Guajardo‐Villar, Andrea, Demiguel, Virginie, Smaïli, Sabira, et al. Trends and disparities in breastfeeding initiation in France between 2010 and 2016: Results from the French National Perinatal Surveys. Maternal & Child Nutrition [en ligne]. Juillet 2022. DOI 10.1111/mcn.13410

 

Pour aller plus loin  :

Publié par : JC, Documentaliste IPA.

 

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