Nutrition du jeune enfant et situations d’urgence

07 mars 2022 | Articles thématiques

En raison de l’actualité, nous vous proposons ce rappel des recommandations internationales sur l’allaitement maternel en situation d’urgence et sur la manière la plus adéquate de soutenir également les enfants non-allaités.

Les situations d’urgence comprennent les guerres, mais aussi les catastrophes naturelles (incendies, inondations) ayant pour conséquences les déplacements de population et l’insécurité alimentaire.

Allaiter en situation d’urgence : pourquoi ?

Le lait maternel est l’aliment le plus adapté pour nourrir et protéger le nourrisson et le jeune enfant, notamment lors d’une situation d’urgence. (1234)

Comme le rappelle le site GIFA.org (1):

« Les bébés ont des besoins alimentaires spécifiques et naissent avec un système immunitaire déficient. Les nourrissons allaités au sein reçoivent en plus de l’alimentation un soutien immunitaire qui les protège du pire dans des conditions d’urgence. Toutefois, la situation est très différente pour les bébés qui ne sont pas allaités. En situation d’urgence, l’approvisionnement en nourriture est interrompu, l’eau potable pour la préparation et le nettoyage des biberons peut manquer et tout le système de santé est gravement compromis. Il en résulte que les bébés qui ne sont pas allaités deviennent vulnérables aux infections et au risque de diarrhée. Les bébés ayant la diarrhée deviennent rapidement sous-alimentés et déshydratés et sont donc en danger de mort. »

Comme le mentionne le document de la Commission européenne en 2014 (3)

«  En dehors des situations d’urgence, les nourrissons de moins de six mois qui ne sont pas allaités présentent 14 fois plus de risques de décès (toutes causes confondues) que les enfants exclusivement allaités. Ces risques sont amplifiés en situation d’urgence et les taux de mortalité souvent particulièrement élevés. »

Ainsi, 25% des bébés ayant reçu des préparations pour nourrisson après le tremblement de terre de Jogyakarta en Indonésie, souffraient de diarrhée, comparé à seulement 12% de ceux que n’en avaient pas reçu (9).

L’initiation et le maintien de l’allaitement doivent donc être une priorité car c’est la méthode d’alimentation qui  expose les enfants au moindre risque. Pour les bébés qui n’ont jamais été allaités ou qui ne pourront pas être allaités, l’alimentation (nécessaire) avec du lait en poudre industriel  doit faire l’objet d’une vigilance particulière afin de ne pas accroître leur situation de vulnérabilité dans une précipitation engendrée par le contexte d’urgence.

LES DONS DE SUBSTITUTS DE LAIT MATERNEL (lait en poudre industriel) NE SONT PAS RECOMMANDES

L’Unicef et l’IFE Core-Groupe ont élaboré un document sur l’alimentation des nourrissons et des jeunes enfants dans les situations d’urgence (4), ayant pour objectif d’aider le personnel et les administrateurs de programmes d’urgence à faire face à leurs obligations vis-à-vis des nourrissons, jeunes enfants et leurs donneurs de soins. Il mentionne : « Ne pas donner ou accepter de dons de BMS (Substituts de laits maternels), d’autres produits laitiers ou d’équipement servant à l’alimentation (y compris des biberons, des tétines et des tire-laits) en cas d’urgence. Les BMS donnés sont généralement de qualité variable ; du mauvais type ; apport disproportionné par rapport au besoin ; étiqueté dans la mauvaise langue ; non accompagné d’un paquet essentiel de soins; distribué indifféremment; pas ciblé sur ceux qui en ont besoin ; ne fournissent pas un approvisionnement soutenu; et prendre le temps et les ressources nécessaires pour gérer les risques ».

Ce document souligne l’importance du soutien à l’allaitement maternel, à la relactation si possible, et évoque les dons de lait maternel informels pour lesquels il y a peu d’expérience dans le contexte d’urgence.

Rappelons que les situations d’urgence sont souvent l’occasion d’un marketing inapproprié par des fabricants de préparations pour nourrisson (2) : « lors du Tremblement de terre du Sichuan, 2008 en Chine : En moins de deux heures après le tremblement de terre, des fabricants ont livré des camions entiers de préparations pour nourrisson et de biberons. La distribution massive de substituts du lait maternel est en contradiction avec tous les aspects de l’article 6.5 du Code. ».

 

La vidéo ci-dessous rappelle tous ces éléments :

 

Malheureusement à ce jour en France, de nombreuses mairies ou associations mentionnent le lait en poudre dans leur appel aux dons.

 

La Commission européenne en 2014(3), puis L’Unicef en 2018 (5), encadrent l’utilisation des substituts du lait maternel et insistent sur l’importance de l’évaluation des nourrissons qui ne sont pas allaités par du personnel qualifié, afin d’assurer un approvisionnement sur la durée et dans des conditions sécuritaires des substituts du lait maternel. Le rôle possible des nourrices est également évoqué.

Récemment sur Facebook les consultantes en lactation ukrainiennes ont rappelé l’importance de ne pas donner de lait en poudre pour nourrissons dans le cadre de l’aide humanitaire :

L’allaitement est une pratique courante en Ukraine, et une mère allaitante recevant du lait en poudre pourra en donner, pensant qu’il est plus adapté pour son bébé, ou craignant pour sa production de lait, mettant ainsi en péril sa lactation, mais aussi la vie de son enfant en raison des conditions d’hygiène insuffisantes et du risque infectieux augmenté. En l’absence d’électricité, d’accès à l’eau potable ou bouillie, le lait en poudre présente des risques infectieux et devrait être réservé aux nourrissons désignés après une évaluation par le personnel humanitaire.

Sur les réseaux sociaux, il y a également eu des témoignages de mères obligées de diluer les laits en poudre au-delà des recommandations du fabricant pour tenir jusqu’au prochain ravitaillement, il y a donc aussi un risque de malnutrition.

L’UNICEF a d’ailleurs publié un communiqué pour affirmer position sur la Protection de la nutrition maternelle et infantile dans le conflit ukrainien et la crise des réfugiés associée (10), en soulignant l’importance de la protection de l’allaitement maternel, le refus des dons de BMS et la nécessité d’évaluer et répondre de manière adéquate au besoin des familles et des enfants.

Le magazine Ms. Magazine, dans son article “Allaiter en zone de guerre” (11), donne notamment la parole à une mère ukrainienne et à une responsable d’ONG déployée à la frontière.

Ismahulova, déplacée dans le sud de l’Ukraine, rapporte “qu’il a été impossible de maintenir les normes d’hygiène dans de nombreuses régions d’Ukraine, en particulier là où les forces russes ont coupé les conduites d’électricité et d’eau, obligeant les gens à faire fondre la neige pour boire. Si un bébé tombe malade, l’aide médicale peut ne pas être disponible. La Croix-Rouge signale des pénuries de plus en plus graves de nourriture, de fournitures médicales et de carburant, en particulier dans des endroits comme Marioupol, où l’armée de l’air russe, qui a bombardé une maternité le 9 mars, tuant des mères et des bébés, poursuit son assaut sur la ville portuaire.”

Lioredana Ciofu, responsable d’une ONG en Roumanie, déclare : “Des donateurs bien intentionnés ont envoyé “des boîtes et des boîtes” de lait en poudre. […] Tous ces dons de lait infantile industriel ont mis beaucoup de pression sur les mères pour qu’elles les utilisent.” Cependant, la surpopulation (Ciofu pointe vers un centre de réfugiés le long de la frontière ukrainienne où il y a 80 personnes dans une pièce) – signifie qu’il n’y a pas d’endroit sûr pour préparer les biberons, créant ainsi un “risque élevé de maladie”. Si les mères doivent utiliser du lait infantile, ce ne devrait être que des préparations pré-mélangées, prêtes à l’emploi.”

Le soutien à l’allaitement maternel, une priorité

Dans ces situations d’urgence, le soutien à l’allaitement est donc une priorité avec les mesures suivantes :

  • Rassurer les mères sur leur capacité à allaiter, les éduquer sur leur production de lait et l’allaitement. En raison du stress intense, il se peut que le réflexe d’éjection soit retardé, et que le bébé s’énerve au sein : les rassurer, les inviter à réconforter bébé et à garder confiance.
  • Permettre aux mères d’allaiter dans un endroit à l’abri qui leur est réservé, avec l’aide d’autres mères (tentes mères-bébés déployées par L’Unicef en 2006 après le tremblement de terre au Pakistan)
  • Aider les mères à relancer leur lactation si l’allaitement a été arrêté (relactation).

Les consultantes en lactation ukrainiennes mentionnent , en plus de consultations de soutien en ligne, la création d’un forum concernant le don de lait informel et les nourrices.

Helen Gray, responsable des activités politiques et du plaidoyer à Londres chez Lactation Consultants of Great Britain, explique (11) :  “Les hormones du stress peuvent interférer avec la voie hormonale de l’ocytocine qui libère le lait, faisant croire à tort aux mères qu’elles ne peuvent plus allaiter. […] Ceci est temporaire et n’affecte pas la capacité du corps à produire du lait. […] Bien que cela puisse être tentant dans de tels cas, les bébés ne devraient pas être introduits à des préparations pour nourrissons, ce qui peut nuire à l’allaitement en réduisant la production de lait de la mère. Pour que le lait coule à nouveau, les mères doivent disposer d’un espace sûr et privé où elles peuvent se concentrer sur leur bébé.”

Helen Gray ajoute également que “un bébé qui pleure peut simplement exprimer du stress, pas de la faim“, et elle remarque que “les réseaux de mamans en ligne sont parsemés de préoccupations telles que : “Je n’ai pas pu dormir depuis trois jours et je suis super stressé et mon bébé pleure et s’agite . Est-ce que mon lait se tarit ?”. Les bébés stressés se nourrissent constamment et sont “collants et pleurent et veulent maman tout le temps.”

Alimentation du jeune enfant en situation d’urgence : les kits d’évacuation

Il est important que les familles se préparent à ces situations d’urgence. Différents documents proposent de préparer un kit d’évacuation pour le bébé (678 ). Ce kit contient le matériel nécessaire pour nourrir/ prendre soin de l’enfant et de la mère pour 3 jours. Il peut contenir à minima les éléments ci-après (6) :

  • Pour une mère allaitante, ce kit est assez sommaire : porte-bébé, eau à boire pour la mère, couches et lingettes pour le change
  • Description du Kit d'urgence pour l'allaitement

    Images issues de l’article publié dans The Conversation en 2019

  • Pour une mère tire-allaitante, il comprend en plus des gobelets en plastique à usage unique, pour recueillir le lait manuellement et le donner à l’enfant, voire des biberons stérilisés pour un usage unique (un pour chaque repas), du savon et de l’eau potable pour le lavage des mains. En effet les biberons, et tétines ne seront pas réutilisables en conditions d’urgence, en raison des conditions d’hygiène ne permettant pas un nettoyage suffisant.
  • Description du kit d'urgence pour le tire-allaitement

    Images issues de l’article publié dans The Conversation en 2019

  • Pour une mère non-allaitante : le kit contient en plus
    • soit des biberons de préparations pour nourrissons prêts à l’emploi
    • soit des biberons et tétines stérilisés au préalable, qui seront à usage unique, une boite de lait en poudre, et des bouteilles d’eau potables, du savon et des bidons d’eau potable pour le lavage des mains et de la zone de préparation. Le tout à conserver dans une boîte en plastique propre dont l’intérieur du couvercle fera office de zone de préparation propre.
  • Description du kit d'urgence pour le lait industriel pour enfant

    Images issues de l’article publié dans The Conversation en 2019

 

 

Pour conclure, l’allaitement maternel est essentiel, il contribue à la sécurité alimentaire du jeune enfant, et dans un contexte de stress intense , il peut également contribuer à l’équilibre émotionnel de la mère et de l’enfant.

Les dons de substituts de lait maternel (lait en poudre) ne sont pas recommandés et mieux vaut réaliser un don financier auprès d’une association qui pourra organiser l’approvisionnement et la distribution de ces produits en toute sécurité.

 

Une webinaire pédagogique sur la nutrition infantile en situation crise, dans le contexte du conflit en Ukraine

En anglais, disponible jusqu’au 7 avril.

 

Bibliographie:

  1. Situation de crise. Alimentation infantile dans les situations d’urgence. Mise à jour en cours. gifa.org. Consulté le 05/03/2022, disponible ici
  2. Le Code et l’alimentation des nourrissons en cas d ‘urgence. ICDC FOCUS 2009. www.Ifban.org. Consulté le 05/03/2022 , disponible ici
  3. Alimentation du nourrisson et du jeune enfant en situation d’urgence. Commission européenne. 2014 .Consulté le 5/03/2022. Disponible ici
  4. L’alimentation du nourrisson et du jeune enfant dans les situations d’urgence : Orientations opérationnelles pour le personnel de secours d’urgence et les gestionnaires de programme. Développé par le groupe de base IFE. Version 3.0 2017. Consulté le 05/03/2022. Disponible ici
  5. Guidance on provision and use of bms in emergencies. humanitarianresponse.info. 2018 . Consulté le 05/03/2022. Disponible ici
  6. Infant feeding in emergencies. Australian Breastfeeding Association. Consulté le 05/03/2022. Disponible
  7. Evacuating with a baby¸here is what to put in your emergency kit. The conversation.2019. Consulté le 05/03/2022. Disponible ici
  8. Karleen D Gribble, Nina J Berry. Emergency preparedness for those who care for infants in developed country contexts. Int Breastfeed J.2011; 6: 16. Consulté le 05/03/2022. Disponible ici
  9. Hipgrave, David B, Assefa, Fitsum, Winoto, Anna, et al. Donated breast milk substitutes and incidence of diarrhoea among infants and young children after the May 2006 earthquake in Yogyakarta and Central Java. Public Health Nutrition. 2012;  Vol. 15, nᵒ 2, p. 307‑315. Consulté le 05/03/2022. Disponible ici
  10. Joint Statement : Protecting Maternal and Child Nutrition in the Ukraine Conflict and Refugee Crisis. UNICEF, the Global Nutrition Cluster. 2022. Disponible ici. Consulté le 10/03/2022
  11. Roberta Starley. Breastfeeding in a War Zone. Ms. Magazine. Mars 2022. Consulté le 24/03/2022. Disponible ici.

 

Article rédigé par :
  • Elise Armoiry, consultante en lactation IBCLC, rédactrice pour IPA,

Pour aller plus loin

Publié par : JC, Documentaliste IPA.
Mis à jour le 24/03/2022

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