Quelles perspectives de recherche sur l’allaitement maternel et le lait humain?

07 décembre 2020 | Actualités scientifiques
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Présentation de l’article

Cet article, publié en novembre 2020 (1), présente les conclusions de chercheurs et spécialistes de l’allaitement maternel et du lait humain suite à un atelier de travail sur les perspectives de recherche et les priorités dans ces domaines. Pour discuter de ces thématiques un groupe multidisciplinaire de chercheurs sur le lait humain et l’allaitement s’est réuni lors d’un atelier en février 2019 au Canada.

Ces chercheurs sont partis du constat qu’il y a une abondance de preuves scientifiques et de recommandations officielles anciennes sur l’importance de l’allaitement maternel pour la santé de la  dyade mère-enfant, et pourtant la plupart des dyades mère-enfant ne suivent pas ces recommandations.

L’atelier portait sur 2 thèmes principaux : le besoin de plus de recherche interdisciplinaire et le besoin de résoudre les tensions contre-productives notamment entre les défenseurs de l’allaitement et les chercheurs. Les objectifs étaient :

  • identifier et discuter les thèmes de recherche prioritaires et découvertes possibles dans le domaine allaitement et lait humain,
  • discuter les freins perçus et défis pour réaliser ces découvertes,
  • discuter d’un plan d’action pour soutenir et maximiser l’impact de la recherche future dans ces domaines.

La recherche pluridisciplinaire 

Les auteurs distinguent la recherche de laboratoire sur la composition du lait humain d’une part, et d’autre part les sciences sociales et recherches cliniques sur l’allaitement maternel (recherche sur les facteurs institutionnels, sociaux, économiques qui influencent l’allaitement a une échelle individuelle ou de population).

Les auteurs espèrent plus de liens entre ces 2 disciplines, et soulignent que certaines institutions ont débuté cette recherche commune comme l’Academy of Breastfeeding Medicine par exemple.

Les tensions contre-productives

Elles concernent en premier lieu les conflits d’intérêt. En effet les sources de financement de la recherche proviennent des gouvernements, d’organisations à but lucratif ou non lucratif, ou de l’industrie. Le code de commercialisation des substituts du lait maternel entre en ligne de compte, bien qu’il concerne la commercialisation et non la recherche, et des tensions existent entre les chercheurs selon s’ils utilisent/n’utilisent pas des fonds industriels.

Le mécénat par l’industrie de la recherche sur l’allaitement et le lait humain peut amener à des biais et des messages de santé public incorrects. Les industriels utilisent cette voie pour gagner en crédibilité et en parts de marché. Cela peut influencer les prises de décision (biais de motivation) dans les unités de recherches académiques.

Les auteurs proposent l’implication d’organismes impartiaux et spécialistes en éthique des conflits d’intérêt afin de prévenir ces biais potentiels.

Mais les auteurs mentionnent aussi que les partenaires industriels peuvent contribuer à la recherche sur l’allaitement et le lait humain et à la production de résultats non biaisés lorsque les conflits d’intérêt sont gérés efficacement.

La plupart des institutions académiques ne laissent pas leurs financeurs décider quelle recherche doit être publiée ou non, et la publication dans des revues de référence rajoute une certaine protection contre les conflits d’intérêt.

Étant donné que les financements publics sont limités dans ce domaine, certains scientifiques sont inquiets que tout refus strict de collaboration avec l’industrie limite grandement les progrès de la recherche et leur capacité à réaliser des réunions scientifiques. Une solution serait donc d’éviter si possible les financements par les industriels ou à défaut de déclarer rigoureusement ses conflits d’intérêt.

Le deuxième point de tension mentionné est la difficulté de transmettre publiquement les résultats de recherche scientifique à cause des réseaux sociaux qui peuvent transmettre une version erronée des preuves scientifiques sur l’allaitement maternel et le lait industriel. Corriger cette désinformation prend du temps et de l’énergie et représente un vrai défi. Même si ce défi n’est pas spécifique à ce domaine de recherche, il est amplifié du fait de l’émotion associée aux décisions concernant l’alimentation des nourrissons.

Les militants de l’allaitement sont importants pour faire avancer le débat en terme de santé publique. Pourtant il y a un danger que de nouvelles pistes de recherches sur le lait humain soient prématurément utilisées par des militants avant que les bénéfices sur la santé de l’enfant et de la mère soient complètement compris (ex : cellules souches présentes dans le lait humain). Cela pourrait indirectement nuire au soutien à l’allaitement en sous-entendant que la recherche dans ce domaine n’est pas rigoureuse et que de plus amples recherches sont inutiles. Et cela pourrait être utilisé par l’industrie pour justifier de nouveaux ajouts d’ingrédients au lait industriel.

Il faudrait donc que les défenseurs de l’allaitement maternel se basent sur des preuves scientifiques rigoureuses pour diffuser l’information. Les auteurs citent divers exemples, dont la librairie Cochrane (2) qui publie des revues systématiques sur le soutien et le soin des femmes allaitantes et le traitement de problèmes liés à l’allaitement.

Les chercheurs doivent par ailleurs soutenir les efforts des militants de l’allaitement en donnant des résumés clairs de leur recherche et en se manifestant lorsque leurs résultats ne sont pas utilisés de manière appropriée.

Parmi les priorités identifiées, on peut mettre en avant les points suivants (pour plus de détails nous vous invitons à lire l’article dans sa version originale) :

  • améliorer la conscience des professionnels de santé et du public sur l’importance de l’allaitement, du droit à l’information pour faire un choix éclairé sur l’alimentation de son enfant, de la nécessité de normaliser l’allaitement (par exemple en l’enseignant dans les programmes scolaires).
  • utiliser les plateformes de médias sociaux, applications, infographie pour diffuser l’information par les équipes de recherche (ex : humanmilk.com), en prenant garde au risque de dissémination de pseudoscience.
  • étudier et soutenir les façons alternatives de donner du lait humain (expression, lait de donneur): intérêt du tire-allaitement au lieu du sevrage par exemple.

Les barrières identifiées et défis dans la recherche sur l’allaitement comprenaient notamment :

  • les études épidémiologiques sur l’allaitement, hétérogènes du fait de biais (ex : biais de sélection, biais de publication….)
  • les modes d’études du lait humain : notamment la différence entre concentration et effet dose (qui nécessite de connaître le volume ingéré), les méthodes de recueil, température et temps de conservation…
  • les expériences personnelles négatives qui peuvent induire un déni de l’allaitement et ralentir les progrès de la recherche. C’est un vrai challenge pour les chercheurs de discuter des bénéfices en termes de santé de l’allaitement car même si cette recherche va améliorer la santé de toutes les mères et enfants à terme, cela met en avant une discussion qui peut générer de la culpabilité chez les personnes qui n’ont pas allaité. Ces biais personnels peuvent limiter le déroulement de la recherche et son impact en influençant le processus de revue par les pairs et la transmission des résultats de recherche.

Une façon de limiter cela serait de mettre en place une recherche qualitative pour comprendre l’expérience des familles qui ont eu des difficultés à allaiter.

Aussi il apparait important de soutenir les femmes qui n’ont pas pu allaiter en transmettant l’information sur les méthodes alternatives d’alimentation.

Les auteurs terminent par un “call for action” :

  •  à destination des gouvernements et organisations à but non lucratifs pour investir dans la recherche sur l’allaitement et le lait humain.
  • à destination des chercheurs pour élargir le domaine de recherche.

Discussion

En tant que professionnelle de santé consultante en lactation, cet article m’a apporté un regard sur les perspectives futures dans le domaine de la recherche sur l’allaitement, et sur les difficultés de financement de la recherche avec la problématique des conflits d’intérêt.

Il a aussi confirmé mon ressenti mitigé concernant certaines informations sur l’allaitement diffusées par les réseaux sociaux, qui ne correspondent pas toujours aux résultats de recherches scientifiques.

Les témoignages de mères en consultation sur l’information qu’elles ont sur l’allaitement correspondent parfois à des sources fiables (ouvrages, etc), mais de plus en plus souvent à des “story instagram”. Celles-ci correspondent généralement à des retours d’expériences personnelles ou à la vulgarisation d’études scientifiques (comportant parfois des biais).

S’il est primordial que l’information de base concernant l’allaitement maternel circule auprès des jeunes parents, il est également important qu’elle soit juste et basée sur les preuves. Par ailleurs, diffuser massivement des informations correspondant à des cas spécifiques ayant une incidence faible peut s’avérer anxiogène et risque de “ prendre la place” des informations de base importantes (par exemple les rythmes de l’allaitement, ou  les rythmes et besoins de l’enfant).

 

  1. Azad M., Nickel N., Bode L. Et al. Breastfeeding and the origins of health : interdisciplinary perspectives and priorities. Matern Child Nutrition. 2020; e13109 [en ligne]. Disponible ici (consulté le 27/11/2020).
  2. Cochrane Library. Cochrane special collections. Enabling breastfeeding for mothers and babies, 2017 [en ligne]. Disponible ici (consulté le 27/11/2020).
Présentation française par Elise Armoiry, Consultante en lactation IBCLC
Publié par : KM, Documentaliste IPA. 

 

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