Supplémentation en acide folique pré-conceptionnelle : une cause possible pour l’augmentation des taux d’ankyloglossie ?

09 juin 2020 | Articles thématiques

Présentation et analyse d’une étude israëlienne 

Les auteurs de cet article partent du constat de l’augmentation très importante des publications concernant l’ankyloglossie du nourrisson (freins de langue restrictifs) dans la littérature médicale et des diagnostics d’ankyloglossie (multipliés quasiment par 10 en 15 ans dans une base de données américaine).

L’augmentation de ces diagnostics peut être attribuée à l’augmentation des initiations d’allaitement et aux difficultés rencontrées à cause de ces freins de langue, qui les portent à l’attention des équipes médicales. Mais il reste à déterminer s’il s’agit d’une réelle augmentation de la prévalence de l’ankyloglossie. Les auteurs émettent l’hypothèse que c’est l’utilisation croissante de la supplémentation pré-conceptionnelle en acide folique pour la prévention des anomalies du tube neural (MTN) qui est à l’origine de cette augmentation.

Le mécanisme serait le suivant : un apport plus élevé d’acide folique pendant l’organogenèse pourrait améliorer la synthèse tissulaire avec une fermeture plus serrée des structures médianes, y compris le frein lingual, entraînant une ankyloglossie.

Plus de 80 pays ont enrichis leur farine en acide folique en acide folique dans les farines de blé et de maïs. En Israël ce n’est pas le cas, et la seule source est donc la supplémentation avant et pendant la grossesse.

Les auteurs rapportent les résultats d’une étude observationnelle cas-témoins réalisée en Israël.

On y compare l’utilisation d’acide folique avant la grossesse chez les mères de nourrissons avec et sans ankyloglossie.

Les nourrissons atteints d’ankyloglossie (n = 85) ont été comparés à un groupe contrôle sans ankyloglossie (n = 140). Les enfants avec ankyloglossie ont été identifiés car référés pour frénotomies en raison de problèmes d’allaitement (problème à la prise du sein, douleur aux mamelons).

Les mères d’enfants avec ankyloglossie étaient plus jeunes de manière significative que celles du groupe contrôle.

Dans les 2 groupes, le taux d’initiation de l’allaitement était supérieur à 90%.

Les consommations d’acide folique par les mères des 2 groupes ont ensuite été comparées.

Il y avait une fréquence légèrement supérieure mais non significative de l’utilisation déclarée d’acide folique « quel qu’en soit l’apport » chez les mères de nourrissons atteints d’ankyloglossie par rapport aux témoins (74,1% et 66,4%, respectivement). Cette différence était légèrement plus élevée, mais non significative si l’on considérait l’apport d’acide folique administré «la plupart des jours» (respectivement 65,9% et 53,6%, OR = 1,67, IC 95% = 0,93–3,05, P = 0,07). En revanche, l’apport déclaré d’acide folique préconceptionnel «sur une base régulière» était significativement plus élevé chez les mères de nourrissons atteints d’ankyloglossie par rapport aux témoins (54,1% et 25,7%, respectivement, OR = 3,41, IC 95% = 1,85–6,27 , p <0,0001).

Les auteurs concluent que ces résultats  soutiennent leur hypothèse d’un lien entre la prise d’acide folique préconceptionnel et l’ankyloglossie.

Dans les études cas-témoins, la comparabilité des cas et des témoins est essentielle pour pouvoir fournir des preuves solides d’une association statistique valide entre le résultat et l’exposition.

Les études cas témoin ont un niveau de preuve faible et des biais sont possibles (biais de sélection, biais de confusion, biais de mémorisation) (1).

Dans cette étude, on peut noter qu’un seul biais possible est mentionné, celui de mémorisation: les mères ont dû se rappeler et classer après l’accouchement leur apport en acide folique avant la grossesse. Dans les études cas-témoin : les « malades » ont plus tendance à se rappeler l’exposition à certains facteurs que les « témoins ». Les auteurs pensent que l’hypothèse de l’étude n’ayant pas été expliqué aux mères ce biais est peu probable.

On peut aussi remarquer que :

les informations sur le groupe de cas et les groupes de contrôle ne sont pas détaillées. Il semble difficile de déterminer si les deux groupes sont comparables (biais de sélection) ;

– il y a peu d’informations fournies sur la façon dont l’exposition (supplémentation en acide folique) a été classée ;

– “Les mères de nourrissons atteints d’ankyloglossie étaient significativement plus jeunes que celles du groupe témoin et avaient moins d’enfants” : le fait d’être primipare et plus jeune (peut être plus attentive à bien prendre la supplémentation en cas de première grossesse, moins expérimentée pour l’allaitement donc plus à même d’avoir des difficultés de positionnement – prise de sein-douleurs aux mamelons) peut être un biais de confusion.

L’hypothèse des auteurs n’est pas nouvelle. L’association des Tongue-Tie practitioners (ATP : personnels de santé réalisant les frénotomies en Angleterre) a réalisé un commentaire d’article (2) concernant une autre étude ne trouvant pas de lien entre la consommation d’acide folique et les freins de langue restrictifs. L’étude de Perez-Aguire et al (2018) en question a examiné la consommation d’acide folique et un certain nombre de constatations orales chez les nouveau-nés et n’a trouvé aucun lien avec l’attachement à la langue. L’ATP conclue à l’origine familiale plus probable des ankyloglossies et ajoute : « Il est impératif que les lignes directrices du ministère de la Santé sur la supplémentation en acide folique avant la conception et pendant la grossesse soient suivies par les parents et renforcées par les professionnels de la santé car cela s’est avéré très efficace pour réduire les cas de malformations du tube neural ». Il faut noter que c’est également la conclusion des auteurs de cet article. Il n’y a pas de méta-analyse sur les facteurs prédisposants les ankyloglossies à ce jour.

En raison du faible niveau de preuve de cette étude, l’impact de la prise d’acide folique dans la survenue des ankyloglossies reste une hypothèse.

Références

  1. Wikipédia. Etudes cas-témoins.(consulté le 18.02.2020)
  2. Association of Tongue-Tie Practitioners. Why Folic Acid is not to blame.  (consulté le 18.02.2020)

 

Amitai, Yona, et al. Pre-conceptional folic acid supplementation: A possible cause for the increasing rates of ankyloglossia. Medical Hypotheses 134 (2020).

Pour aller plus loin  

 

Présentation française par Elise Armoiry, consultante en lactation IBCLC
Publié par :  KMN, documentaliste IPA. 

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